Cela fait maintenant 10 jours que je ne vois plus un seul avion dans le ciel. D’habitude ces flèches argentés dessinent de long et fin trais dans le bleu azur, certain se croisant, d’autres s’estompant rapidement. Mais aujourd’hui on peut admirer l’horizon sans une once de pollution.
Il en est de même pour les véhicules. Notre village n’a jamais été un carrefour important, situé loin des routes principales. Je ne vais pas m’en plaindre en fait : moins je vois de monde passer ici et mieux je me porte. Mais maintenant j’en reviens à regretter les Djandjawid et leur cortège funèbre.
Mon grand père, qui est aussi le vieux sage, même si la dite sagesse peut sembler être de la sénilité, n’as pas cessé de hurler ces dix dernières années la fin du monde. Bien sûr, cela est devenu peu à peu une attraction locale, et des gens venaient de loin pour le voir. Mais aujourd’hui il est enfoncé dans un mutisme inquiétant.
Un peu de calme fait du bien, et si fin du monde il y a, on l’aurait su depuis longtemps.
Je suis devenu « maire » de ce village il y à maintenant cinq ans. On m’appelle « Monsieur le maire » car c’est ainsi qu’on appelle les chefs de village dans le pays où j’ai étudié. De plus ma famille à toujours fait autorité ici. J’ai donc repris le flambeau de mon père.
Depuis 6 ans que les Djandjawid lancent des attaques incessantes dans la région, nous avons été relativement épargnés, du fait de notre éloignement de Nyala, mais aussi car j’ai appris beaucoup en matière de diplomatie, comme le fait de ne pas trop s’investir dans le JEM et de ne pas prendre trop parti. Nous n’avons eu qu’un tiers de notre village réduit en cendre, ce qui est relativement une bonne chose quand on voit les autres villages qui sont plus à la frontière.
Nous avons toujours manqué de nourritures et d’eau, ce n’est pas inhabituel. Nous avons toujours survécu ainsi. Mais désormais je commence à croire que nous sommes les seuls à avoir survécus dans la région, dans le pays, dans le monde entier.
Mon beau frère, qui passe régulièrement nous ravitailler, n’est pas venu comme prévu.
Quand j’étais chez les blancs, une chose extraordinaire était qu’on pouvait savoir ce qu’il se passait, et ce n’ importe où dans le monde, grâce à la radio, la télévisons et Internet. A mon arrivé ici, cela m’a beaucoup manqué et mon beau frère m’avais ramené un poste de radio. Mais elle n’a plus de pile aujourd’hui et cela devait faire parti du prochain ravitaillement. Les seules dernières nouvelles du monde que j’avais cru entendre sur la radio nationale étaient une épidémie de rhume, ce qui est plutôt habituel chez les blancs à cette époque de l’année. Quand à Miraya FM, je n’ai jamais réussi à la capter …
Comment savoir ce qu’il se passe ? Le dernier groupe parti voir de la famille à Nyala n’est pas encore revenu. Dois-je y aller moi-même? Cela va me prendre plusieurs jours de marche, à moins de prendre le seul véhicule disponible ici … si il reste de l’essence.
Je commence à réagir comme les blancs. Mon père m’a appris la patience et la sagesse, alors que l’école m’a appris à me poser des questions et de mettre tout en œuvre pour résoudre les problèmes.
Alors je vais y aller, mais avec patience et sagesse !
La route, enfin la piste plutôt, passe par plusieurs vallées encaissés, n’ayant qu’un seul point d’accès. C’est à cet endroit que j’espère bien trouver quelqu’un, m’évitant ainsi tout le reste du trajet.
Et effectivement je suis tombé sur une camionnette branche arborant un drapeau des Nations Unies, dont le conducteur était mort, victime d’un accident, ou de la milice, ou des deux. Ce qui semble bizarre, c’est qu’il était seul, les portières fermés de l’intérieur. Un blanc ne se promène jamais seul dans la région, tout du moins sans interprète. En tout cas pas d’impact de balles … mais si c’est un piège il ne faut pas que je reste trop longtemps.
Au bout de quelques minutes, deux véhicules armés viennent à ma rencontre. Des miliciens. Ils se servent souvent d’un véhicule accidenté pour repérer leurs proies.
Je ne dois pas perdre mon sang froid. Je décide donc de m’arrêter et de « discuter ».
Je sors donc du véhicule, mains sur la tête pour prouver ma bonne foi, et je me dirige lentement vers l’un des pickups. Un miliciens descend, armé, et me fout un coup de crosse sur la tempe.
Je me mis à crier de toutes mes forces, tout en embrassant la belle mais sèche terre d’Afrique. Une autre personne, qui semble être le chef de cette meute s’approche de moi et me dit.
- Qu’attend tu, hein ? Les blancs ils sont partis ! Il n’y a que toi et moi ! Alors tu vas me dire d’où tu viens et qui tu es, sinon je vais t’envoyer en enfer comme ces putains de blancs et leur maladie.
- Leur maladie ? quelle maladie ?
- Je t’ai posé une question, connard !
Une fois remis de mon deuxième coup de crosse, je me souviens maintenant que le pire risque qu’il y avait pour mon village était de révéler sa position aux miliciens. Je décide donc de jouer la comédie.
- J’étais avec les blancs, monsieur, et quand ils sont partis je me suis retrouvé seul, ne sachant ou aller. Alors je suis allé voir à Nyala s’il y avait du travail. Je parle Français, Angl…
- Ta gueule !
Le chef se mis à réfléchir … puis se recula.
- Tu es malade ? Qu’est ce que tu as vu chez les blancs ? Répond !
Je viens de me rendre compte que j’ai choisi le mauvais scénario. Il me faut corriger le tir …
- Je ne suis pas malade. Ils sont juste partis sans rien dire. Peut-être pour aider les leurs ?
Bien joué me dis-je. Le chef ne semble malheureusement pas être de mon avis … comme si cette maladie avait aussi affecté les siens.
- Tu apportes le fléau des blancs ! Tu es vendu aux blancs ! Tu vas donc mourir comme un blanc !
Je ne saurais jamais ce qui s’est passé. Quoi qu’il en soit, je vais mourir en sachant mon village épargné !
QUE FAIRE MAINTENANT ?